Je me permets de reproduire ici un article intéressant de Rémi BERTRAND qui apporte un éclairage sur la désinvolture.
désinvolture, négligence
« La désinvolture et la négligence se manifestent par le même laisser-aller apparent. Mais dans un cas il y a du caractère ; dans
l'autre, seulement une insouciance méprisable. Tout est dit : la désinvolture est un art ; la négligence est un tort.
Il y a moins, dans la désinvolture, une volonté mal intentionnée que l'expression naturelle d'une sorte de je-m'en-foutisme gentil et élégant (...). Dans la négligence, on
ne trouve que le vide de l'omission stupide (...) et les signes d'un cerveau ou bien inattentif ou bien peu lumineux (...). Ni l'une ni l'autre ne sont volontaires, mais la désinvolture
se cultive alors que la négligence « se néglige » — l'une serait davantage « consciente » que l'autre.
Est désinvolte celui qui — sans effort — fait de son apparent désintéressement une manière d'être au monde ; est négligé ou négligent celui dont la bêtise ne lui permet pas d'apprivoiser son défaut — encore faudrait-il distinguer les deux formes de l'adjectif : la première focalise les regards sur le
paraître de l'individu (...) ; la seconde, sur l'attitude de l'individu envers l'extérieur (...).
La désinvolture est un style de vie ; la négligence, une vie sans style. L'une n'est pas dépourvue de grâce (...) ; l'autre reste bloquée
au manque d'application (...). Une règle n'étant rien sans exception, personne ne confondra une « femme négligée » avec une femme « en négligé » : voilà un cas de « négligence soignée »...
L'indifférence de l'être négligé est alarmante de vérité (« négligence » vient du latin neglegere — construit avec nec, « ne pas », et legere, « recueillir
» — signifiant « ne pas s'occuper de », « être indifférent à ») ; celle du désinvolte est si excessive qu'on en vient à percer son mystère : la désinvolture est le paradoxe de
l'hyperémotif. Le désinvolte est un sensible ; le négligé, un insensible.
Ce qui me surprend toujours dans la désinvolture (de l'italien disinvolto, « dégagé », issu du latin volvere, « dérouler » — d'où le sens psychologique : quiconque a
l'« esprit déroulé » se sent libre, dégagé dans ses mouvements), c'est cette espèce d'aisance naturelle de l'individu à traverser le réel avec détachement, presque avec talent : il y a en elle
comme l'affirmation — doucement provocatrice — d'une insoumission, d'une liberté effrontée ; la négligence trahit plutôt une incapacité à maîtriser les choses. La désinvolture
est une philosophie du quotidien (...) ; la négligence n'a rien d'une sagesse.
La désinvolture peut irriter ceux qui n'en ont pas le don : à leurs yeux, elle est insolence, impertinence (...). Bien sûr, pratiquée à l'extrême, avec moins d'art que
d'irresponsabilité, la désinvolture peut mener à la décadence. (...) »
Rémi Bertrand
Un bouquin n'est pas un livre Les nuances des synonymes
Collection Le goût des mots
Editions Points
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires






